Patronyme et identité, piste d'écriture

Un nom difficile à porter, avec 1Q84 de Murakami

Aomamé était son vrai nom. Son grand-père paternel était originaire de la préfecture de Fukushima et là-bas, dans des petites villes ou villages des montagnes, un certain nombre de personnes portaient réellement ce nom d’« Aomamé » – haricots de soja bleu-vert. Elle-même ne s’était jamais rendue dans cette région. Avant sa naissance, son père avait rompu avec sa famille. Il en allait de même avec sa lignée maternelle. Par conséquent, Aomamé n’avait jamais rencontré un seul de ses grands-parents. Elle n’avait pour ainsi dire pas voyagé, mais, en de rares occasions, elle avait consulté l’annuaire téléphonique de son hôtel pour chercher si des gens portaient ce patronyme. Jamais elle n’en avait trouvé nulle part, dans aucune ville, grande ou petite. Elle avait chaque fois l’impression d’être une naufragée solitaire jetée dans un immense océan.

Donner son nom était pénible. Dès qu’elle l’avait prononcé, son interlocuteur prenait un air surpris ou la considérait d’un œil embarrassé. Mademoiselle Aomamé ? Oui, c’est bien ça. Et mon nom s’écrit A-o-m-a-m-é, comme les haricots de soja, bleu-vert, oui.

1Q84, Livre 1 Avril-Juin, de Haruki Murakami, roman traduit du japonais par Hélène Morita, éd. Belfond 2011, 10/18 n° 4604

 

A quoi vous relie un patronyme ?

On ne décide pas de son patronyme. Il est plus ou moins aisé à porter. Or au Japon, le nom de famille vous définit plus que le prénom, qui n’est utilisé que par les intimes. J’ai fait la recherche après avoir lu attentivement ce texte, et m’être demandé pourquoi le prénom de ce personnage n’est jamais mentionné, dans aucun des trois tomes du roman.

S’appeler Aomamé a valu à cette héroïne de Murakami nombre de moqueries. Mais ce qui est peut-être plus douloureux, est que ce patronyme difficile à porter ne la relie à aucune valeur qu’elle souhaiterait défendre. En effet, ses parents ont tous deux rompu avec leur propres parents, il n’y a eu pour la fillette ni souvenirs collectifs familiaux, ni références communes. Et à chaque recherche infructueuse pour retrouver d’autres « Aomamé », elle a seulement « l’impression d’être une naufragée solitaire jetée dans un immense océan ».

Pourtant, Aomamé qui ne connait rien du passé de sa famille, a une passion pour l’Histoire et en retient facilement les chronologies. Comme s’il y avait là un rééquilibrage : comprendre la cohérence historique, à défaut de pouvoir parcourir les ramifications qui vous ont mené là. De plus, « Aomamé » se réfère au monde végétal, et à la fin du tome trois, le chapitre 31 s’intitulera « Comme un pois dans sa cosse ».

Aomamé est un personnage passionnant qui devra se réinventer, se redonner naissance

 

Un personnage contradictoire mais cohérent est attachant

Un bon personnage est souvent construit sur des tensions, des contrastes. Vous pouvez explorer les conflits comme les compensations. Comment le manque de quelque chose vous pousse à vous conduire au contraire comme si vous en étiez doté, par exemple. Ou comment vous pouvez revendiquer ce que vous pouvez vivre ce qui, à première vue, ne vous concerne pas : Aomamé précise et épelle son nom, pas question qu’on le confonde avec un autre ! Peut-être, si elle avait été entourée de frères et sœurs, cousins et cousines, vivant la même chose qu’elle, aurait-elle été plus détendue avec cela ; mais en l’occurrence, ce nom est un héritage dont elle ne peut se défaire.

Pistes d’écriture :

1. Créer le nom (ou le prénom, ou les deux) d’un ou plusieurs personnages, réfléchir aux significations, aux répercussions. Aux pistes aussi que ces noms ouvrent dans le parcours narratif de vos personnages.

2. Partir d’une des phrases du texte, comme celles-ci :

« Elle avait chaque fois l’impression d’être une naufragée solitaire jetée dans un immense océan. »

« Si je n’étais pas née avec un nom pareil, peut-être ma vie aurait-elle pris un tour différent. Si (j’avais porté) un patronyme bien banal, j’aurais peut-être eu une existence plus tranquille et regardé les autres d’un œil plus tolérant. Possible. »

3. Assumer ou fuir ? A supposer qu’un de vos personnages porte un nom, un prénom, ou une autre caractéristique difficiles, cherchera-t-il à les revendiquer, les assumer, ou y échapper ? à quoi aura-t-il recours ?

Pour aller plus loin

Pour écouter un extrait du roman, et l’interview de la traductrice, suivez ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=og7rJnomFpk

1Q84 TOME III : TENGO ET AOMAME : chapitre 31:" comme un pois dans sa cosse"

 

Je me suis aussi demandé si l’auteur avait vécu une expérience similaire, il semble que non. D’après le site https://www.igenea.com/fr/noms-de-famille/m/murakami

« Le nom de famille Murakami est un nom japonais très commun qui peut se traduire par "clairement en vue". Sa signification se réfère à l’idée que cette famille et ses membres sont bien visibles et ne passent pas inaperçus. Cela peut également être interprété comme une invitation à être ouvert et à communiquer librement. »

Illustration: Photo de Serg Balak sur Unsplash

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