Un autre temps, par Bernard Delzons

Un court extrait de « Les envolés » d’Etienne Kern où il faisait alterner, le “TU”, le “IL” et le “JE”, m’a inspiré ce petit texte dans lequel j’ai essayé d’utiliser la même façon de faire.

C’est en regardant la vie des domestiques de la série “Downton Abbey” que brusquement j’ai repensé à toi. Tu devais bien avoir soixante-dix ans, c’était dans les années cinquante.

Dans cette vieille demeure où nous venions passer un mois d’été, on se réjouissait de te retrouver. Tu étais la gardienne, mais tu cultivais, aussi, une multitude de légumes dans ton grand jardin qui servait à nourrir les gens de la grande maison que nous habitions.

Toi, tu habitais une petite maison d’un étage. Le rez-de-chaussée te servait de cuisine et de pièce à vivre. Il y avait un petit escalier qui permettait de rejoindre ta chambre, mais là c’était ton domaine auquel nous n’avions pas accès. Pourtant tu nous autorisais à nous assoir sur ses premières marches et là nous t’écoutions nous raconter des histoires du temps passé où tu mêlais certainement tes souvenirs, entrecroisés avec les histoires des familles royales que tu lisais dans “Vues et Images du monde”. Tu étais toujours habillée de ton éternel tablier gris qui te couvrait tout le corps. La pièce n’était éclairée que par la porte-fenêtre, d’un côté, de l’autre il y avait ton fauteuil et le fameux escalier qui menait à ta chambre. Assise, tu nous regardais et lorsque tes deux chiens s’étaient couchés à tes pieds, alors tu commençais une nouvelle histoire.

 

Est-il possible que je te tutoie ? Sans doute pas, ça ne se faisait pas, nous étions à la fois très proches et pourtant nous évoluions dans deux mondes différents. Cet escalier était sans doute le passage qui nous permettait de passer de l’un à l’autre, tout comme le respect que nous avions les uns pour les autres.

 

Anna était veuve. Elle avait perdu son mari, écrasé par un arbre ; puis elle perdit sa fille, atteinte d’une maladie de la peau terrible, une sorte de lèpre. Elle n’en parlait jamais, pas plus qu’elle ne se plaignait.

 

Une fois par semaine tu partais avec ton âne qui tirait une Charrette dans laquelle tu avais disposé les légumes que nous n’avions pas mangés. Tu avançais devant, Il n’était pas question que tu montes dans la carriole. Tu nous avais expliqué qu’il ne fallait pas fatiguer ce pauvre “Pinpin”. Pourtant quand tu rentrais et que tu nous voyais près de la grille de la propriété, tu nous laissais grimper sur le siège avant. Nous remontions ainsi le chemin jusqu’au hangar où tu rangeais cette chose qui nous paraissait être un vrai carrosse… La veille, tu nous avais autorisés à brosser ton âne pour qu’il soit beau en arrivant au marché de la ville. Il se laissait faire et recevait un ou deux bonbons en guise de remerciement.

Certains dimanches, tu nous accompagnais à la messe dans le village voisin. Ce jour-là, tu troquais ton tablier pour un petit tailleur noir et tes sabots pour de jolis escarpins. Tu portais, alors, un petit chapeau assorti avec une petite voilette qui cachait ton chignon dressé sur le haut de ta tête. Je me souviens de ton odeur, différente ces dimanches, un mélange de poudre de riz et de naphtaline. Des années après je n’ai pas oublié.

 

Quand ils s’étaient mariés, Anna et son mari avaient fait leur voyage de noce dans un gros village de l’autre côté de la ville, distant guère plus d’une quinzaine de kilomètres. Elle n’était jamais allée plus loin.

 

Tu m’impressionnais quand tu nous racontais tes histoires. Tu connaissais plein de régions du monde, leurs dirigeants, leurs coutumes, leurs problèmes, que tu savais mettre à la portée des enfants que nous étions.

 

En plus de son jardin, Anna élevait des poules et de temps à autre, elle devait en sacrifier une ou deux pour nourrir la grande maison. C’était un supplice, mais elle le faisait stoïquement. Il arrivait parfois quelle se trompe et qu’elle apporte en cuisine un volatile de plus de quinze ans. Il fallait, alors, de bonnes dents pour le croquer.

Pourtant, il y en avait une qui ne risquait rien, sa poule familière ; elle la suivait quand elle se déplaçait du jardin à sa maison, prudente derrière les deux chiens et son chat.

 

Tu étais toujours patiente avec nous, je ne t’ai vue qu’une seule fois en colère. Tu m’avais surpris en train d’arracher un glaïeul (sans fleur quand même) que j’avais pris pour un poireau qu’on m’avait d’envoyé chercher, pour la soupe du soir. Ah, une autre colère : quand notre chien avait réussi à s’échapper de sa prison, une ancienne porcherie, où on l’enfermait pour qu’il ne fasse pas trop de bêtises. Ce jour-là, il avait ouvert un clapier et déjà exterminé trois lapins quand tu étais arrivée… Nous avons mangé du lapin pendant plusieurs jours, je crois bien.

 

Je ne m’étais jamais interrogé sur la façon que tu avais de nous appeler, nous ces enfants de sept ou huit ans : “monsieur Paul, mademoiselle Line”. En revanche je ne comprenais pas que tu puisses nommer notre vieille tante avec qui tu avais joué et gardé les oies : “Mademoiselle”, alors que nous tous t’appelions “Anna”. J’en ressens encore aujourd’hui une sorte de culpabilité.

 

Il a fallu beaucoup de persuasion pour lui faire accepter l’électricité et l’eau courante dans sa maison.

Un jour on lui avait installé une cuisinière, pour qu’elle puisse se chauffer l’hiver. Elle ne l’a jamais utilisée, c’était consommer beaucoup trop de bois qu’elle n’avait pourtant pas à payer. Alors même qu’elle nous avait raconté que son drap gelait à l’endroit de sa respiration lorsque la température descendait bas au-dessous de zéro…

On lui avait donné un transistor, ce fut une des seules innovations qu’elle accepta. Elle pouvait ainsi écouter les nouvelles du monde, mais il ne fallait pas oublier de s’enquérir de l’état des piles de sa radio, car elle n’aurait jamais osé le demander par elle-même.

 

Bien après la disparition de la tante, nous avons continué à la visiter. Elle avait un neveu et sa femme qui venaient la voir régulièrement, mais je pense que nous étions, nous aussi, un peu, sa famille ; tout comme elle l’était pour nous.

 

A la fin des vacances, tu venais passer les soirées et les nuits dans la grande maison, pour tenir compagnie à notre tante qui redoutait de se retrouver seule dans cette grande bâtisse. Seul ton chat était témoin de ce que vous vous racontiez, mais il ne vous a jamais trahies !

Peinture de l'auteur.

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